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Plaidoyer pour une approche intersectionnelle de l’indépendance du Québec

Plusieurs choses ont changé depuis les années 70, dans la marche vers l’émancipation québécoise. Entres autres, si la lutte féministe a suivi sa propre trajectoire, elle s’est toutefois détachée du mouvement indépendantiste, et même si certains partis s’en revendiquent toujours, les deux causes persistent à être considérées comme deux sujets distincts. Elle est devenue une cause indépendante (ah. ah. comique, la fille!), alors que longtemps au Québec, féminisme et indépendantisme étaient intrinsèquement reliés, en témoigne l’action politique des Ferretti, Parent, Payette et autres. Mais le féminisme n’est ici qu’un exemple : on pourrait faire le même constat avec la lutte des classes ouvrières. Que s’est-il passé?

On pourrait aisément arguer que le seul parti qui portait à l’époque le flambeau de l’indépendance, le Parti québécois (le PQ post-RIN, bien sûr), a simplement abandonné ceux qui, les premiers, l’ont porté au pouvoir. Le discours de ce parti, concernant la lutte contre le sexisme et la pauvreté, a en effet évolué… comme celui de la majorité francophone. Ce serait là un constat facile; pourtant, il n’explique pas l’absence presque totale, dans le débat public, de voix qui font directement le lien entre indépendance et oppressions liées à la classe, à la race ou au genre. Québec solidaire, par exemple, fait amende honorable en laissant une large part de son discours aux causes sociales; pourtant, peu de leurs porte-paroles entendent l’indépendance du Québec non-seulement comme une de ces causes, mais comme un facteur d’oppression qui agit de manière intersectionnelle avec le sexisme, le classisme ou le racisme.

Pour un regard intersectionnel

Il y a de la place, dans le mouvement indépendantiste, pour tous les gens qui vivent des situations d’oppression, incluant les femmes voilées bisexuelles et les Juifs hassidiques trans. En fait, le mouvement indépendantiste a le devoir historique de faire le pont entre les communautés vivant l’oppression de la majorité : le Québec lui-même n’est-il pas placé dans cette même situation, à l’intérieur du Canada?

L’oppression est économique : de manière structurelle, le Québec est placé dans un état de dépendance économique face au Canada. Nous n’avons plus peur de parler de tutelle, car c’est bien de cela qu’il s’agit : une autre nation gère 50% des impôts des Québécois, sans que nous puissions y opposer autre chose que des motions de blâme. Pourquoi les classes ouvrières devraient être marginalisées au sein du mouvement indépendantiste, quand le Québec vit la même oppression économique, à un autre niveau, que celles-ci?

L’oppression est linguistique et ethnoculturelle : la culture québécoise ne pourra jamais être rien d’autre qu’une deuxième culture, ou au mieux considérer comme un sous-produit de la culture canadienne. Après tout, ce qu’on entend par ‘’culture canadienne’’ n’est-il pas simplement qu’une mosaïque (monarchiste, bien entendu!) composée de différents apports culturels? Il n’en demeure pas moins que le regard qu’on pose sur le Québec, du moins par les médias anglo-canadiens, est très souvent teinté d’ignorance et d’un mépris à peine voilé. Comment croire alors que les minorités ethnoculturelles du Québec ne trouveraient pas un espace d’émancipation au sein du mouvement indépendantiste, eux qui vivent de l’oppression à la petite semaine (surtout par les temps qui courent, avec le débat sur la charte…)?

L’oppression est marginalisante et invisibilisante : isolé dans un océan anglophone, le Québec n’est valorisé sur le continent que lorsqu’il montre des sensibilités anglo-canadiennes ou étasuniennes. Ses bons coups sont passés sous silence, et les mauvais sont montés en épingle. On a de la difficulté à simplement reconnaître notre différence : quel pourcentage des Anglo-américains sait que nous parlons français? La lutte pour notre reconnaissance devrait rejoindre le discours des mouvements féministes et LGBT, qui luttent pour la reconnaissance d’iniquités de traitement structurelles. Pourtant, qui s’emploie à faire le lien entre eux?

Si le mouvement patriote, qui fête ces jours-ci les 175 ans des soulèvements de 1837-38, a pu jouir de l’engouement qu’on lui a porté, c’est parce que tous s’y sentaient inclus : immigrants, femmes, classes défavorisées… L’enjeu était global, et il faudrait plus souvent rappeler que le rouge, sur le drapeau patriote, s’y trouve en signe d’inclusion des Canadiens d’origine britannique, et le vert, en signe d’inclusion des Canadiens d’origine irlandaise.

Le mouvement indépendantiste a intérêt à s’allier aux mouvements sociaux

Les leaders indépendantistes ont énormément de misère, aujourd’hui plus que jamais, à rejoindre les groupes sociaux et à canaliser leur besoin immédiat de reconnaissance et de militance. Plusieurs membres de ces groupes doivent choisir leur camp, et l’oppression nationale peut apparaitre bien superficielle et factice devant une femme trans* racisée vivant l’intersection de la misogynie, du cissexisme et du racisme au jour le jour. On pourrait supposer, tel que proposé en introduction, que le mouvement indépendantiste s’est simplement embourgeoisé, les seuls mâles blancs de classe moyenne pouvant s’y identifier; comment alors revenir à l’enthousiasme pré-mai 1980, qui faisait de la lutte pour l’indépendance une lutte féministe, inclusive et socialiste?

Le programme indépendantiste ne doit pas se contenter de se bonifier en proposant simplement un certain modèle de société comme carotte au bout du bâton : il doit faire la démonstration que la fin de l’oppression nationale signifiera un soulagement global pour toutes les autres formes d’oppression ayant court à l’intérieur même de notre protoétat.

Sophie-Geneviève Labelle,
Étudiante et candidate pour Option nationale


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